Rechercher dans ce blog

mardi 2 avril 2013

Bilan intermédiaire...

Ami Lecteur, tu as dû remarquer que je ne parlais pas tant que ça de ma classe cette année.
Certainement moins que les années passées.
Or je suis dans un nouveau cycle, et je fais l'expérience d'un redémarrage qui devrait me donner bien des sujets de discussion...
Tu t'étonnes, donc.
Et tu as raison !
Je me suis moi-même demandé il y a peu pourquoi j'évitais soigneusement ce sujet depuis quelques temps... et ma réponse est toute simple : c'est parce que, ce que je vis en ce moment, avec ce groupe d'élèves, dans ce contexte particulier de "débutante-expérimentée" et bien... c'est tout sauf drôle !
Et sans doute que, moi qui arrivait si bien jusque-là à prendre le recul nécessaire pour raconter avec humour des situations difficiles voire douloureuses, et bien je n'y arrive plus - provisoirement !

Je t'explique :
Quand tu es dans une situation professionnelle toute nouvelle, il te faut bien un an plein pour te rappeler comment tu t'appelles, pour reconstruire des repères et avoir une vue d'ensemble qui te permette de ne plus naviguer à vue, de donner du sens à ce que tu fais, de faire des liens...
C'est ce qui m'est arrivé quand j'ai eu mon premier poste, puis quand j'ai changé d'établissement, puis quand j'ai changé de niveau de classe.
Je suis donc en phase de déstabilisation et de reconstruction ou d'enrichissement de mon univers professionnel.
Là-dessus, vient s'ajouter un obstacle auquel je ne m'étais pas du tout préparée : mon groupe d'élève est particulièrement difficile.
J'avais bêtement imaginé, moi qui venais du cycle III réputé difficile, violent à ses heures, j'avais bêtement imaginé donc que les CP, si petits, si mignons, si édentés... seraient nerveusement reposants (chhuuuut ! je le dis tout bas pour ne pas me faire moquer !)...
Je suis donc, cette année, en difficulté sur les deux tableaux : la pédagogie (quoi apprendre ? comment ? pourquoi ? quand ? où ?...) et la gestion de groupe.
Ca fait beaucoup !

Pour mieux comprendre, voici ma classe (une partie, du moins) :
Il y a A., interne, qui est un petit garçon adopté, nord-africain, en recherche intense d'identité, dont je t'ai déjà parlé ici. Il ne veut pas apprendre : c'est trop dur ! Alors, il se balade en classe, le plus souvent à quatre pattes, et chipe les affaires des autres ou se glisse sous leur table, quand il n'a pas choisi de jouer avec une balle ou de filer à la cantine donner un coup de main...
Il tape à la moindre occasion, et hurle à la mort s'il a l'impression qu'on le regarde de travers. Il est insaisissable et sa résistance est sans limites.

Il y a Nie, externe, une petite fille dont la mère, prof. en supérieur, est venue d'Afrique, ulcérée de se faire traiter de "stérile".
Elle a fait une première fiv, soldée par une heureuse grossesse... l'enfant est décédé à quelques semaines, de mort subite.
Seconde fiv : Nie ! Petit miracle ! Cadeau du Bon Dieu !
Quatre ans plus tard, troisième fiv. L'enfant meurt à la naissance.
La mère et la fille vivent en symbiose. A tel point que Nie n'accepte aucune autre autorité. Accompagnée par une AVS jusqu'en GS, elle arrive seule au CP et y fait sa loi (oui, à 6 ans, on peut faire sa loi dans une classe !!!). Elle parle fort, décide si elle travaille ou pas, cri, frappe et menace enfants et adultes, puis pleure et se replie sur elle-même, le pouce dans la bouche, collée à la maîtresse. Elle m'épuise, physiquement et nerveusement !

Il y a Iva, interne, placée en foyer d'accueil avec sa sœur au moment de la séparation de ses parents deux ans auparavant. Récupérée par sa mère depuis. Mère qui ne veut pas entendre parler de psychologue. Après un premier trimestre où Iva n'avait qu'une peur : se tromper et être tapée par sa mère, j'ai vu apparaître une seconde No : Iva fait le répliquant et mime autant que possible sa copine-meilleure ennemie.
Parfois, elle se blesse avec ses ciseaux et laisse le sang perler pour faire crier ses voisins...
Sa mère est hyper tendue. Quand Iva lui fait face, elle est liquéfiée (la fille... pas la mère !).

Il y a Maro, interne. Elle, c'est bien simple : elle est le portrait de Cosette enfant, dans la comédie musicale qui passait au cinéma il y a peu.
Son père s'est suicidé il y a deux ans. Elle a été victime d'attouchements sexu*els de la part d'un cousin. Sa mère, nouvellement arrivée dans la Grande Ville, sans domicile, l'a confiée à une nounou qui la récupère le week-end. On ne sait pas vraiment quand Maro voit sa mère. Assez irrégulièrement. Les factures ne sont pas payées. On ne peut pas la joindre au téléphone, même quand sa fille est malade, et elle refuse absolument toute aide sociale. La fillette a toujours mal quelque part et le répète en boucle ("Maîkreeeeeeeeeeeeesse ! J'ai mal à la têêêêêêêête !"). Elle est toute petite, redouble son CP, et elle est en grande difficulté en lecture et écriture. Son grand jeu : regarder l'adulte avec des grands yeux tristes et lui sortir une énormité provocante, un petit sourire en coin (dernier exemple en date : "moi, j'aime pas les Arabes !")...
Ici, nous avons fait un signalement...

Il y a Max, externe, supérieurement intelligent, qui ne supporte pas la contrariété. Tant qu'il est dans une activité qui l'intéresse, tout va bien (à peu près). Mais s'il doit faire de l'écriture, un travail un peu fastidieux ou se pencher sur un sujet qui ne l'intéresse pas, alors il jette son cahier par terre et décide que non, non, non, il ne le fera pas !

Il y a Ad, qui redouble son CP, qui parle comme un adulte, mais qui n'est toujours pas vraiment entré dans la lecture, ni dans l'écriture d'ailleurs... Il s'évade, il contourne, il soupire, mais il n'est intéressé que par une chose : être avec sa mère !
Vu qu'il est interne, ça a donné lieu à quelques crises mémorables, hurlements et contorsions, lorsque sa mère, contrairement à ce qu'elle avait promis, ne venait pas le chercher un jour de semaine...

Il y a Dest, interne, magnifique fillette que la mère a retiré de l'école l'an passé, déscolarisée tout le troisième trimestre pour de sombres raisons financières dont nous aurions pu discuter, si la famille n'avait pas fuit !
De retour cette année, elle rattrape tant bien que mal son retard, trouvant quand même qu'on travaille beaucoup trop et que, maintenant, ça suffit, hein ! On ne va pas lui enlever sa récré, quand même !!!

Et puis, il y a tous les autres, qui auraient besoin d'attention et d'un suivi rapproché :
Man, qui a tant de mal à finir ses phrases quand elle raconte un événement, et qui avance à tout petits pas.
Aub, qui est si angoissé qu'il cache son travail dans son casier de peur d'avoir mal fait, et qui aurait besoin d'être réconforté à chaque instant pour progresser sereinement.
Bat, qui se balade dès qu'il peut dans la classe, pour jouer ! Et qui, au détour d'une évaluation, nous montre qu'il n'a pas intégré un certain nombre d'apprentissages, sous des dehors d'enfant sans soucis.
Et Em, qui n'ouvre jamais la bouche...
Et Roma, au joli sourire, qui a tant de mal à lire...
Et...

Bref, ce groupe n'est pas simple.
Alors moi, j'ai eu un grand coup de mou en février.
J'ai mis ma réputation de Super Instit dans ma poche, et je me suis effondrée un soir, dans le bureau de Madirlo...
Depuis, nous nous sommes organisées en équipe (c'est l'avantage de cette école !) :
Je travaille en coanimation avec l'enseignante spécialisée deux fois par semaine, et en coanimation avec une autre enseignante, détachée dans notre établissement, toute la matinée du vendredi.
Et mes récréations sont surveillées par les autres enseignantes : je peux m'extraire quelques instants pour boire un café !
Etre à deux dans ce genre de classe, ça n'est pas de trop !
J'espère que le troisième trimestre va nous permettre d'avancer tous dans le bon sens...

Les élèves,
...

Et moi !

...

:o)

16 commentaires:

Zozostéo a dit…

Chapeau bas Mistinguette, chapeau bas!

Armand-D a dit…

Chère Mistinguette,
Une des nombreuses choses que je ne comprends pas, c'est qu'en Afrique, bien des gosses font 20 kilomètres chaque jour (à pied) pour apprendre à lire et calculer, et ceci sans aucun matériel scolaire et dans des classes sans toit.
Parfois (ça, c'est une trouvaille géniale qui mériterait un "Nobel"), pour éviter les absences, la direction de l'école distribue un bol de soupe à midi.
Ici, on embauche des psychologues et des institutrices diplômées... et nombre d'enfants essaient de foutre le bordel. Les plus âgés y réussissent d'ailleurs parfaitement!
C'est ainsi qu'un ami des blogs s'appelle lui-même "Prof à la dérive"! :(
Un autre paradoxe est que ce sont les profs les plus jeunes et inexpérimentés que l'on envoie au casse-pipe (écoles à discrimination positive).
Amitiés
Citation: "There are two kinds of people, those who do the work and those who take the credit. Try to be in the first group; there is less competition there." (Indira Gandhi).

Céleste a dit…

Effectivement, ça fait beaucoup pour une seule classe et beaucoup pour une seule instit - même si c'est Super Instit.

Tu as toute mon admiration.

Anonyme a dit…

COURAGE COURAGE

Anonyme a dit…

Ca me fait du bien de t'entendre parler de "situations professionnelles toutes nouvelles". C'est ma première année d'enseignement (cycle 3) et je dois dire que je vis beaucoup de remises en question. Aussi bien du côté de la pédagogie que de la gestion du groupe.
Sauf que moi j'ai un groupe plutôt mignon à la base.

Alors je te souhaite plein de courage pour affronter ce dernier trimestre pleine d'énergie et pour utiliser tes pouvoirs de super maîtresse !!!

Yemen

La maîtresse des petits a dit…

Bouhhhhhhhhh.....

Céleste a dit…

J'imagine que tu connais déjà ce tumblr, mais au cas où voilà qui devrait te faire rire...
http://uneviedeprof.tumblr.com/
(moi j'aime particulièrement celui-là :http://uneviedeprof.tumblr.com/day/2013/02/16)

stef a dit…

Oh la la, que du vécu ; tout pareil ici aussi. J'avais l'impression que tu parlais de mes élèves ... Tu es une super maikress soit en certaine. Bravo pour ce travail en équipe ! Bisous.

mamyvette a dit…

Chapeau Mistinguette. en tanr qu'es-instite spécilisée, je compatis, que de souvenirs, tu me rappelles là. Et, oui, oui, 2 instits en classe, c'est la classe.
et quand je pense qu'il y en a encore qui pense que les instits sont tjrs en vacances.....

le dinosaure a dit…

Bon courage! et Superinstit ça veut aussi dire instit qui reconnaît quand ça va pas et quand elle a besoin d'aide!
Allez, tu les aides ces minots, c'est une évidence!

Papy Pierre a dit…

Bonjour, et bon courage à vous. Merci pour tous vos écrits, et la prochaine fois, pensez à garer un pot de miel dans le placard !

Mistinguette a dit…

> Zozostéo
Merci, amie... mais remets ton chapeau : il fait encore bien froid ces jours-ci !
:o)

> Armand
1/ Certes, les problématiques ne sont pas les mêmes selon les lieux et les époques. Les souffrances sont différentes aussi. Néanmoins, chacune est digne d'attention.
Les élèves qui sont dans ma classe, du moins ceux que j'ai cités, sont en souffrance. Ils ne sont pas casse-pied par envie ou par goût, mais parce qu'à leur si jeune âge, ils ont déjà été passablement maltraités par la vie. Leur souffrance est réelle. Elle est psychique plus que physique. Mais réelle... d'où les psy et autres ortho-...
2/ Pour le casse-pipe, je suis d'accord !
:o)

> Céleste
Voilà, tu l'as dit... ça fait beaucoup ! Toute la difficulté de notre école est d'équilibrer autant que possible dans les classes les élèves en difficulté et les autres, ceux qui s'agitent et les autres, ceux qui sont dépendant de l'adulte et les autres... pour que "les autres" n'en pâtissent pas, et que chacun puisse recevoir selon ses besoins. Parfois, cet équilibre est rompu, et le groupe devient très difficile à gérer...
:o)

Mistinguette a dit…

> Anonyme
MERCI ! MERCI !

> Yemen
C'est normal de se poser plein de questions quand on commence (quelques soient les commencements) ! C'est un métier où on DOIT se poser des questions. Les profs les pires sont ceux qui ne s'en posent plus !
Merci pour tes encouragements.

> La maîtresse des petits
Pffff... allez, ça va aller !

> Céleste
Oui, je connais depuis peu grâce à ma copine Bellzouzou !
C'est excellent en effet !

> Stef
Ici, l'équipe, c'est ce qui nous sauve... J'ai, durant ces années, mainte fois été secourir des collègues à bout. C'est mon tour d'être secourue. C'est un pli à prendre !
:o)

> Mamyvette
OUI ! Etre à deux dans la classe, c'est l'idéal !
Et cette année, c'est même indispensable...
Profite bien de ta retraite. (tu ne proposes pas tes services de retraitée désœuvrée dans des écoles ayant besoin d'aide ?).
:o)

> Le dino
Merci ! Je m'accroche et je grandis encore !
Et je reste adepte du principe selon lequel "tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort" !
:o)

> Papy Pierre
Merci pour votre merci !
Et...je crois que je vais mettre aussi un pot de miel dans le placard de ma classe, pour avoir une petite réserve d'énergie à portée de main !
:o)

Mimi-Je Rêve a dit…

Et bé... ça fait beaucoup pour un seul groupe tout ça quand même... et pour une maîtresse aussi, aussi aguerrie soit-elle !
Pleins de pensées positives et de courage, pour toi, et pour chacun d'entre eux...

(Sérieusement, les instits de CM pensent qu'il est super + facile de "dompter" des CP ??? C'est diddérent, oui, mais + facile... hahem !!! )

Mimi-Je Rêve a dit…

Euuuh, il manque 2 f dans mon comm... et il y a 2 d qui se sont crus importants, oups !

la crapaudine a dit…

ouchlala, de tout coeur avec toi.
Allez, une histoire pour te changer les idées..
Ma chouette en 6e, dans la cour de récré. Arrive près de son groupe une femme fatale de 6e avec tennis à talon et sac Vanessa bruno original griffonné "Louboutin" de partout.
La femme fatale demande
"t'as du goût ?"
"du quoi ?" fait la masse de pauvres mortels
"bah, du goût ! je peux pas en acheter, ça coute 30 euros"
Une fois aidées de google images, on a trouvé que le stylo plume que little miss sunshine avait en main était une cigarette électronique, et qu'elle cherchait des recharges aromatisées..
Alors, Mistinguette, "t'as du goût ?" faut suivre, quand on est parents de nos jours...
La crapaudine