
J'ai dans ma classe une petite fille dont la vie est la réplique exacte du conte de fée classique. Chouette, me diras-tu, ami lecteur : comme cette enfant a de la chance. Certes. Si ce n'est qu'elle n'est pas encore rendue à la fin de l'histoire, quand le prince charmant vient la sauver et l'emmène vers un destin merveilleux.
Elle n'en est qu'au début du récit... et nous sommes obligés de faire confiance aux écrits ancestraux pour imaginer que sa vie prendra un tour plus doux l'âge adulte arrivant...
Écoute son histoire, ami lecteur :
Cette fillette naît dans une famille sans histoires, dans un quartier aisé de la ville. Elle est désirée, aimée... mais sa mère meurt lorsqu'elle est encore toute petite.
Le père se remarie avec une belle femme, bien éduquée, bonne famille, des manières et de l'entregent...
Aussitôt, elle prend en mains l'éducation de sa belle-fille, se fait appeler Maman, se charge de suivre sa scolarité et le tout venant de la vie quotidienne. Rien que de très normal, me diras-tu. Attends la suite.
Cette enfant nous arrive en CM1, en internat. C'est plutôt surprenant pour une famille de ce genre de quartier. D'autant que la Choupette en question n'a aucun problème d'apprentissage. Au contraire : elle passe son temps à lire, y compris sur le temps de classe, discrètement pendant les cours et parvient néanmoins à obtenir d'excellents résultats.
Motifs de l'inscription : Choupette ne se lie avec personne... selon la belle-mère, elle est limite asociale. Les rendez-vous s'enchaînant au fil des mois qui passent, en CM1 puis en CM2, on se rend vite compte que ça cloche sévère dans cette famille-là :
Le vendredi soir, lorsque la marâtre vient chercher Choupette, pas un mot de retrouvailles, à peine un baiser sur le sommet du crâne, du bout des lèvres, et aussitôt les reproches : Elle est mal coiffée ! Elle est sale ! A-t-elle joué avec des amis ? Dès qu'elle le peut, la dame s'immisce dans la classe pour fouiller la case, critiquer ce qui y est, la façon dont c'est rangé...
Lorsqu'elle rencontre les enseignantes ou la directrice, elle explique posément que sa "fille" est manipulatrice et qu'elle ment ; puis elle raconte des anecdotes, interprète des attitudes, l'air de rien, juste pour informer, pour qu'on soit au courant, pour qu'on ne se laisse pas embobiner, nous aussi...
Le père est toujours présent aux rencontres. Il est effacé : c'est sa femme qui gère. C'est une affaire de femme. Il a toute confiance... Un vrai conte, je vous dis ! Dans toute son horreur !
Les enseignantes ont droit régulièrement dans le cahier de correspondance à des romans fleuves de la belle-mère visant à leur expliquer comment elles doivent s'y prendre avec Choupette et quelles sont les mesures qu'elle met en oeuvre, elle, pour tenter de la mettre sur le droit chemin. Une diarrhée verbale, pleine de fiel et de rancoeur...
La psychologue de l'école rencontre les parents : la femme commence par dire tout le mal qu'elle pense de Choupette ; sans accroc ; des mots choisis, des phrases bien construites, pleines de sous-entendus... Ça dure une demi-heure avant que la psy lui fasse remarquer que dans le portrait dressé, il n'y a que du négatif. La marâtre est furieuse : elle est venue pour qu'on lui rapporte ce que Choupette a dit ici, a révélé, a expliqué... Lire en douce son carnet intime (de son propre aveux) ne lui suffit plus... le refus de la psy l'exaspère. Au point que le père, pour une fois, intervient et temporise...
Quelques anecdotes, pour que tu saisisses mieux, ami lecteur : lorsque Choupette, victime d'énurésie, mouille son lit le week-end, sa gentille mère lui met des culottes en moins dans son bagage d'internat, en représailles. Au point qu'un jour, elle n'en a qu'une seule pour la semaine !
Dans le livret d'évaluation de chaque trimestre, une page est dédiée à une coévaluation enseignantes/élève à propos du comportement face à la classe et face au travail. Les enseignantes évaluent quasi toutes les compétences de Choupette au beau fixe. Elle non : elle sait que sa belle-mère remettra en cause sa façon de voir et se dévalue en conséquence, à l'avance.
Une fois, nous avons mis dans le cahier de correspondance une lettre à l'ensemble des parents pour les informer que le climat de classe se dégradait et que des mesures seraient prises pour recadrer le groupe. Choupette s'est mise à pleurer, paniquée, disant qu'elle allait se faire punir sévèrement par sa "mère". Nous l'avons rassurée, lui disant qu'évidemment ce message ne la concernait en aucun cas : jamais aucun rappel à l'ordre ne lui avait été fait sur son comportement depuis son arrivée dans l'établissement et ses résultats étaient exemplaires. Impossible de la calmer. La directrice appelle sa belle-mère pour lui expliquer la situation et lui signifier son inquiétude face à la réaction disproportionnée de la fillette. Réponse de la belle-mère : elle affabule, elle manipule, elle théâtralise et nous nous faisons avoir...
Le soir-même, lorsqu'elle vient la chercher, elle fait un scandale, l'oblige à dire tout haut "oui, Maman, je suis une manipulatrice" puis explique par A+B en quoi le mot des enseignantes concerne sa fille, puisqu'évidemment son attitude est déplorable...
Je pourrais multiplier les histoires de cette sorte. Peut-être retranscrirai-je ici un jour un des mots délirant dont nous sommes assommées régulièrement...
Face à ce type de cas, de maltraitance larvée aux contours flous, nous sommes démunies : faire le signalement d'une famille aussi "lisse", aussi "propre", dont la violence passe exclusivement par les mots est chose difficile. C'est prendre le risque d'aggraver la situation sans la certitude que les services sociaux bougeront : il n'y a pas de violence physique...
Triste affaire. Vivement que Choupette grandisse. Qu'elle puisse dire à son père ce qu'elle a sur le coeur avant de claquer la porte une bonne fois.
- Soupir d'impuissance - J'aimerais croire aux bonnes fées, cette année...