Ami Lecteur, tu as dû remarquer que je ne parlais pas tant que ça de ma
classe cette année.
Certainement moins que les années passées.
Or je suis dans un nouveau cycle, et je fais l'expérience d'un redémarrage qui devrait me donner bien des sujets de discussion...
Tu t'étonnes, donc.
Et tu as raison !
Je me suis moi-même demandé il y a peu pourquoi j'évitais soigneusement ce sujet depuis quelques temps... et ma réponse est toute simple : c'est parce que, ce que je vis en ce moment, avec ce groupe d'élèves, dans ce contexte particulier de "débutante-expérimentée" et bien... c'est tout sauf drôle !
Et sans doute que, moi qui arrivait si bien jusque-là à prendre le recul nécessaire pour raconter avec humour des situations difficiles voire douloureuses, et bien je n'y arrive plus - provisoirement !
Je t'explique :
Quand tu es dans une situation professionnelle toute nouvelle, il te faut bien un an plein pour te rappeler comment tu t'appelles, pour reconstruire des repères et avoir une vue d'ensemble qui te permette de ne plus naviguer à vue, de donner du sens à ce que tu fais, de faire des liens...
C'est ce qui m'est arrivé quand j'ai eu mon premier poste, puis quand j'ai changé d'établissement, puis quand j'ai changé de niveau de classe.
Je suis donc en phase de déstabilisation et de reconstruction ou d'enrichissement de mon univers professionnel.
Là-dessus, vient s'ajouter un obstacle auquel je ne m'étais pas du tout préparée : mon groupe d'élève est particulièrement difficile.
J'avais bêtement imaginé, moi qui venais du cycle III réputé difficile, violent à ses heures, j'avais bêtement imaginé donc que les CP, si petits, si mignons, si édentés... seraient nerveusement
reposants (chhuuuut ! je le dis tout bas pour ne pas me faire moquer !)...
Je suis donc, cette année, en difficulté sur les deux tableaux : la pédagogie (quoi apprendre ? comment ? pourquoi ? quand ? où ?...) et la gestion de groupe.
Ca fait beaucoup !
Pour mieux comprendre, voici ma classe (une partie, du moins) :
Il y a A., interne, qui est un petit garçon adopté, nord-africain, en recherche intense d'identité, dont je t'ai déjà
parlé ici. Il ne veut pas apprendre : c'est trop dur ! Alors, il se balade en classe, le plus souvent à quatre pattes, et chipe les affaires des autres ou se glisse sous leur table, quand il n'a pas choisi de jouer avec une balle ou de filer à la cantine donner un coup de main...
Il tape à la moindre occasion, et hurle à la mort s'il a l'impression qu'on le regarde de travers. Il est insaisissable et sa résistance est sans limites.
Il y a Nie, externe, une petite fille dont la mère, prof. en supérieur, est venue d'Afrique, ulcérée de se faire traiter de "stérile".
Elle a fait une première fiv, soldée par une heureuse grossesse... l'enfant est décédé à quelques semaines, de mort subite.
Seconde fiv : Nie ! Petit miracle ! Cadeau du Bon Dieu !
Quatre ans plus tard, troisième fiv. L'enfant meurt à la naissance.
La mère et la fille vivent en symbiose. A tel point que Nie n'accepte aucune autre autorité. Accompagnée par une AVS jusqu'en GS, elle arrive seule au CP et y fait sa loi (oui, à 6 ans, on peut faire sa loi dans une classe !!!). Elle parle fort, décide si elle travaille ou pas, cri, frappe et menace enfants et adultes, puis pleure et se replie sur elle-même, le pouce dans la bouche, collée à la maîtresse. Elle m'épuise, physiquement et nerveusement !
Il y a Iva, interne, placée en foyer d'accueil avec sa sœur au moment de la séparation de ses parents deux ans auparavant. Récupérée par sa mère depuis. Mère qui ne veut pas entendre parler de psychologue. Après un premier trimestre où Iva n'avait qu'une peur : se tromper et être tapée par sa mère, j'ai vu apparaître une seconde No : Iva fait le répliquant et mime autant que possible sa copine-meilleure ennemie.
Parfois, elle se blesse avec ses ciseaux et laisse le sang perler pour faire crier ses voisins...
Sa mère est hyper tendue. Quand Iva lui fait face, elle est liquéfiée (la fille... pas la mère !).
Il y a Maro, interne. Elle, c'est bien simple : elle est le portrait de Cosette enfant, dans la comédie musicale qui passait au cinéma il y a peu.
Son père s'est suicidé il y a deux ans. Elle a été victime d'attouchements sexu*els de la part d'un cousin. Sa mère, nouvellement arrivée dans la Grande Ville, sans domicile, l'a confiée à une nounou qui la récupère le week-end. On ne sait pas vraiment quand Maro voit sa mère. Assez irrégulièrement. Les factures ne sont pas payées. On ne peut pas la joindre au téléphone, même quand sa fille est malade, et elle refuse absolument toute aide sociale. La fillette a toujours mal quelque part et le répète en boucle ("Maîkreeeeeeeeeeeeesse ! J'ai mal à la têêêêêêêête !"). Elle est toute petite, redouble son CP, et elle est en grande difficulté en lecture et écriture. Son grand jeu : regarder l'adulte avec des grands yeux tristes et lui sortir une énormité provocante, un petit sourire en coin (dernier exemple en date : "moi, j'aime pas les Arabes !")...
Ici, nous avons fait un signalement...
Il y a Max, externe, supérieurement intelligent, qui ne supporte pas la contrariété. Tant qu'il est dans une activité qui l'intéresse, tout va bien (à peu près). Mais s'il doit faire de l'écriture, un travail un peu fastidieux ou se pencher sur un sujet qui ne l'intéresse pas, alors il jette son cahier par terre et décide que non, non, non, il ne le fera pas !
Il y a Ad, qui redouble son CP, qui parle comme un adulte, mais qui n'est toujours pas vraiment entré dans la lecture, ni dans l'écriture d'ailleurs... Il s'évade, il contourne, il soupire, mais il n'est intéressé que par une chose : être avec sa mère !
Vu qu'il est interne, ça a donné lieu à quelques crises mémorables, hurlements et contorsions, lorsque sa mère, contrairement à ce qu'elle avait promis, ne venait pas le chercher un jour de semaine...
Il y a Dest, interne, magnifique fillette que la mère a retiré de l'école l'an passé, déscolarisée tout le troisième trimestre pour de sombres raisons financières dont nous aurions pu discuter, si la famille n'avait pas fuit !
De retour cette année, elle rattrape tant bien que mal son retard, trouvant quand même qu'on travaille beaucoup trop et que, maintenant, ça suffit, hein ! On ne va pas lui enlever sa récré, quand même !!!
Et puis, il y a tous les autres, qui auraient besoin d'attention et d'un suivi rapproché :
Man, qui a tant de mal à finir ses phrases quand elle raconte un événement, et qui avance à tout petits pas.
Aub, qui est si angoissé qu'il cache son travail dans son casier de peur d'avoir mal fait, et qui aurait besoin d'être réconforté à chaque instant pour progresser sereinement.
Bat, qui se balade dès qu'il peut dans la classe, pour jouer ! Et qui, au détour d'une évaluation, nous montre qu'il n'a pas intégré un certain nombre d'apprentissages, sous des dehors d'enfant sans soucis.
Et
Em, qui n'ouvre jamais la bouche...
Et
Roma, au joli sourire, qui a tant de mal à lire...
Et...
Bref, ce groupe n'est pas simple.
Alors moi, j'ai eu un grand coup de mou en février.
J'ai mis ma réputation de Super Instit dans ma poche, et je me suis effondrée un soir, dans le bureau de Madirlo...
Depuis, nous nous sommes organisées en équipe
(c'est l'avantage de cette école !) :
Je travaille en coanimation avec l'enseignante spécialisée deux fois par semaine, et en coanimation avec une autre enseignante, détachée dans notre établissement, toute la matinée du vendredi.
Et mes récréations sont surveillées par les autres enseignantes : je peux m'extraire quelques instants pour boire un café !
Etre à deux dans ce genre de classe, ça n'est pas de trop !
J'espère que le troisième trimestre va nous permettre d'avancer tous dans le bon sens...
Les élèves,
...
Et moi !
...
:o)